Carl Schmitt contre le romantisme

En matière de critique du romantisme, non seulement littéraire mais aussi politique, on n’a probablement jamais fait mieux que Carl Schmitt. Pourtant, au sein de la Révolution Conservatrice allemande, la réception positive du romantisme a toujours été largement majoritaire, Carl Schmitt représentant précisément l’exception. Cette critique s’exprime dans un livre paru en 1919 (trois ans avant la première Théologie politique, huit ans avant la publication de la première mouture de La notion de politique) qui a immédiatement suscité des discussions passionnées. C’est ce livre qui paraît aujourd’hui dans sa version intégrale, et dans une excellente traduction due à Antoine Dresse, faisant définitivement oublier la traduction assez médiocre (et surtout partielle) parue à la Librairie Valois en 1928.

Pour développer son argumentation, Schmitt rompt avec l’approche conservatrice du romantisme pour se situer dans la filiation de Hegel, qui voyait dans le romantisme une forme de subjectivisme d’origine bourgeoise, dans une optique proche de celle de Julius Bab, un critique littéraire de gauche convaincu de l’existence d’un lien entre le romantisme et l’individualisme. Il s’inspire par ailleurs ouvertement d’auteurs français, notamment des auteurs contre-révolutionnaires, à propos desquels il écrit : « Ils voyaient dans le romantisme l’ultime conséquence d’un processus de dissolution qui commence avec la Réforme, conduit au XVIIIe siècle à la Révolution française et s’achève au XIXe siècle dans le romantisme, puis dans l’anarchie. C’est ainsi que naît le “monstre à trois têtes” : Réforme, Révolution et Romantisme ».

L’allusion à Maurras est très claire, ce qui ne doit pas étonner. A une époque où le nationalisme français et le nationalisme allemand ne se définissent guère que par leur mutuelle hostilité, Charles Maurras, suivi par toute l’école d’Action française, s’est lancé dans une dénonciation du romantisme qui a marqué par sa violence et sa radicalité. « L’idée d’une dimension civilisationnelle du romantisme, la généalogie entre romantisme et libéralisme, écrit Christian E. Roques, Schmitt semble l’avoir trouvée chez Maurras ».

Maurras avait cependant l’inconvénient de ne guère connaître le romantisme que dans sa version française. Il ignorait à peu près tout du romantisme allemand, et surtout du rôle politique qui a été le sien. Or, c’est là justement que les choses se compliquent : si le romantisme français peut être considéré comme vaguement « de gauche » (au prix, il est vrai, de quelques grandes simplifications), le romantisme politique allemand a au contraire plutôt été « de droite ».

Comme l’a bien montré Louis Dumont, alors qu’en France, le nationalisme s’inspire le plus souvent d’une conception classique de l’ordre fondé sur la raison, par opposition au règne des sentiments et des passions, regardé comme intrinsèquement porteur de chaos et d’anarchie, en Allemagne, il s’inspire au contraire d’une tradition idéaliste et romantique qui oppose les prérogatives d’un monde organique ordonné à l’« âme des peuples » aux diktats d’un mécanicisme froid, dicté par le rationalisme abstrait. C’est la raison pour laquelle Carl Schmitt, qui le sait bien, ne se contente nullement de répéter l’argumentation maurrassienne, mais aborde la question sous un autre angle et va beaucoup plus loin que Maurras en contestant la cohérence même de la notion de « romantisme politique ».

Schmitt part de l’idée qu’il est vain de définir le romantisme par son objet ou son contenu, qui est par trop protéiforme, et qu’il faut plutôt s’intéresser au sujet romantique lui-même, c’est-à-dire à sa « relation spécifique au monde ». Prenant l’exemple d’Adam Müller et de Friedrich Schlegel, il affirme que le romantisme s’enracine dans une exaltation inconsidérée du « moi », dans une subjectivité sans bornes héritée de la philosophie rousseauiste de la nature et de la notion de Moi chez Fichte, qui pousse à substituer au monde fini des réalités concrètes le monde infini des possibilités abstraites. D’où les rêveries esthétisantes des romantiques sur un Moyen Age idéalisé, qui n’est qu’une « belle fantaisie [fantasme] poétique ». Les romantiques, comme le disait déjà Hegel, n’ont qu’indifférence pour les lois de la causalité qui régissent la réalité. Ils ne conçoivent le monde réel que comme un réservoir d’objets pouvant fournir l’occasion d’un développement romantique, ce qui explique leur fuite en avant « d’une réalité à une autre ». Le romantisme, écrit Schmitt est un « récipient vide », une attitude psychologique qui n’est a priori liée à aucun objet, ce qui lui permet de s’emparer de n’importe quel objet quand l’occasion s’en présente : « Toute distinction entre ce qui a de la valeur et ce qui n’en a pas, entre l’important et le négligeable est antiromantique ». Pour les romantiques, tout est affaire d’occasion.

Schmitt reproche tout particulièrement au romantisme d’avoir esthétisé l’ensemble des domaines de la vie. « Voilà donc, écrit-il, le noyau de tout romantisme politique : l’Etat est une œuvre d’art ». Comme Bab, Schmitt voit dans l’attitude romantique un repli sur le moi individuel débouchant sur la « religion de la fuite du monde » et de la fuite devant le politique, l’histoire et le passé servant de refuges ou de prétextes à la négation du présent. Mus par leurs sentiments, capables de s’enthousiasmer successivement pour les causes les plus contradictoires, privilégiant toujours la forme, l’élément mouvant, par rapport au fond, l’élément fixe, les romantiques sont en fait incapables de décider, de discriminer entre l’ami et l’ennemi, tare évidemment rédhibitoire du point de vue du décisionnisme schmittien. Etant « d’un point de vue psychologique et historique un produit de la sécurité bourgeoise » dans la mesure où il ouvre la voie à un « bavardage sans fin », le romantisme apparaît ainsi placé sous le signe de l’incohérence et de la versatilité, ce qui le rend finalement étranger au politique : l’expression même de « romantisme politique » est une contradiction dans les termes, tout comme celle de « libéralisme politique ». C’est la raison pour laquelle, conclut Schmitt, un conservatisme sainement conçu doit répudier le romantisme.

Carl Schmitt résume son analyse dans cette définition canonique du romantisme comme « occasionnalisme subjectivé » : « L’attitude romantique se laisse définir le plus clairement par un concept singulier : l’occasio. Ce concept peut se traduire par “occasion”, “opportunité”, voire “hasard”. Mais il prend sa véritable signification par une opposition : il nie le concept de causa, c’est-à-dire la contrainte d’une causalité calculable, mais aussi tout lien avec une norme. C’est un concept dissolvant, car l’idée du simple “occasionnel” est incompatible avec tout ce qui assure à la vie et aux événements continuité et ordre […] D’où ma formule : le romantisme est un occasionnalisme subjectivé ; autrement dit, le sujet romantique traite le monde comme la simple occasion de sa propre productivité romantique ».

Le contraire du romantisme, ce n’est donc pas la technique, pour laquelle Schmitt ne manifeste pas la moindre faveur, ce n’est pas non plus le progressiste « futuriste » (par opposition au « passéisme » romantique), c’est tout simplement le réalisme. Il n’est de politique qui vaille que réaliste. Une politique irréaliste, comme la politique romantique, est une impolitique. La grande différence avec Maurras est donc que Schmitt s’efforce de démontrer avec rigueur en quoi la « disposition sentimentale » des romantiques est foncièrement impolitique, tandis que Maurras se borne à stigmatiser la dictature du sentiment et l’« étalage du moi ».

Au-delà du romantisme, reste le grand problème de l’esthétisme. La droite a toujours manifesté un goût politique pour l’esthétisme (ce qui a bien été relevé par les auteurs de l’Ecole de Francfort). Le goût de la forme, l’amour du style, la tendance à admirer le panache, l’idée que toutes les belles causes sont justes et que la grande politique doit être une « œuvre d’art totale » (Wagner) en sont autant de manifestations. La droite est sur ce point l’héritière d’une manière de pensée qui associe toujours le bien et le beau, en assujettissant le premier au second. La condamnation du romantisme vaut-elle pour l’esthétique en politique ? Si le caractère spécifique du politique interdit de le subordonner à la morale, à l’économie ou au droit, il est clair que la même règle vaut aussi pour l’esthétique. La lutte contre la laideur est en revanche légitime ! C’est ce qu’Antoine Dresse explique parfaitement dans sa préface.

Notons pour finir que, comme dans le cas de Maurras, la thèse selon laquelle Carl Schmitt aurait été lui-même un « romantique contrarié », soutenue notamment par Karl Löwith, puis par Christian von Krockow et, plus récemment, par Reinhard Mehring, n’est sans doute pas totalement dépourvue de fondement. Avec son livre sur le romantisme, écrit à l’âge de 31 ans, Schmitt a sans doute exorcisé certains traits de caractère qui étaient encore les siens avant 1914, quand il fréquentait assidûment le milieu de la bohème munichoise, à l’époque de ses relations avec Robert Musil, Hugo Ball et Theodor Däubler.