Entretien accordé à Boulevard Voltaire
Rien ne va plus, apparemment, entre Emmanuel Macron et Angela Merkel, qui reconnaissaient récemment que leurs « différences de mentalités » ont abouti à des « confrontations ». Le couple franco-allemand serait-il au bord du divorce ?
Le « couple franco-allemand » est un mythe. Cette expression, née sous Giscard, n’est d’ailleurs presque jamais employée en Allemagne. Il ne faut pas se raconter d’histoires : que ce soit avec Mitterrand et Helmut Kohl, Chirac et Gerhard Schröder, Pompidou et Willy Brandt, et même avec le général de Gaulle et Konrad Adenauer, la convergence de vues entre la France et l’Allemagne n’a jamais été totale. L’idée d’un « couple » franco-allemand est seulement née de l’idée que les deux plus grands pays d’Europe ont, en principe, tout intérêt à s’associer. « N’oubliez jamais, disait le général de Gaulle, que pour la France, il n’y a pas d’alternative à l’amitié avec l’Allemagne. ». Si l’on s’étonne, aujourd’hui, d’un possible « divorce », c’est que les positions de Merkel et de Macron paraissaient très proches au lendemain de l’élection présidentielle de 2017. Depuis, le Président français a déchanté : les Allemands ne l’ont suivi pratiquement sur aucune de ses propositions. Angela Merkel est également déçue : elle pensait collaborer avec un chef d’État crédible, elle réalise qu’elle est tombée sur un « communicant » narcissique, instable et psychorigide.
84 % des Français ont, aujourd’hui, une « bonne image » de l’Allemagne, mais ils n’ont jamais très bien compris comment pensent les Allemands. Les Allemands, de leur côté, adorent la France, mais la trouvent également éruptive, imprévisible, irréformable ; bref, pas très sérieuse. Enfin, la France et l’Allemagne ne se sont jamais fait la même idée de la construction européenne. Pour les Français, c’était un facteur de prestige et un instrument d’influence ; pour les Allemands, un vecteur de respectabilité lui permettant de solder définitivement son passé. Leurs intérêts, leurs objectifs et leurs orientations ne sont pas, non plus, les mêmes. Les Allemands, pour ne donner que cet exemple, n’ont jamais imaginé l’avenir de l’Europe autrement qu’en étroite alliance avec les Américains. Le nouveau traité franco-allemand signé en janvier dernier à Aix-la-Chapelle ne prévoit, à cet égard, rien qui puisse sérieusement réduire ces divergences.
La France et l’Allemagne s’affrontent, d’ailleurs, maintenant sur la répartition de nombreux postes européens. Pour remplacer Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne, la chancelière, qui n’a pas apprécié de voir Macron prendre ses distances vis-à-vis du groupe PPE, s’en tient à la règle du « Spitzenkandidat » et soutient la candidature du Bavarois Manfred Weber, tandis que Macron souhaite voir confier le poste au Français Michel Barnier.
Que ce soit au Parlement européen, à la Commission européenne ou à la Banque centrale européenne, l’Allemagne pèse aujourd’hui plus que la France. On parle aussi d’une « mutualisation » du siège permanent de la France au Conseil de sécurité de l’ONU ? Vous êtes de ceux qui s’en inquiètent ?
Même si le mur de Berlin n’est visiblement pas encore tombé dans toutes les têtes, il serait peut-être temps d’admettre que l’Allemagne ne sera jamais la principauté du Liechtenstein ! C’est vrai qu’elle est, aujourd’hui, grâce au dynamisme de ses Länder, la principale puissance économique et industrielle d’Europe, même si elle commence à s’essouffler et que les perspectives démographiques lui sont très défavorables. Mais si l’on trouve, en France, que l’Allemagne pèse trop lourd, que devraient dire les Danois ou les Islandais ? Les Allemands, de leur côté, ont le sentiment qu’ils sont la vache à lait de tous les nécessiteux européens, à commencer par les « pays du Club Med ». Ils aiment à citer le « modèle Arte » : sur la chaîne de télévision franco-allemande, ce sont les Français qui décident des programmes et c’est l’Allemagne qui paie ! Ce n’est, en fait, pas l’Allemagne qui est trop forte, mais ses partenaires qui sont trop faibles. Souvenez-vous de ce que disait Jean Mistler, en 1976 : « L’Europe serait presque parfaite si les Français restaient chaque jour une heure de moins au bistro et les Allemands une heure de plus au lit ! »
Le Conseil de sécurité des Nations unies est clairement daté, puisqu’il réunit uniquement les grands pays vainqueurs de la Deuxième Guerre mondiale et ne reflète donc pas l’ordre du monde actuel. L’Allemagne y aurait parfaitement sa place, de même que deux ou trois autres pays. Paris et Berlin peuvent en avoir la « volonté commune » sans que cela signifie un siège commun. Un siège « partagé » entre la France et l’Allemagne n’aurait, en revanche, aucun sens.
Les souverainistes, qui sont les premiers à s’émouvoir de la « domination allemande », n’ont jamais compris que l’Allemagne aurait bien moins de poids dans une véritable Europe fédérale que dans l’Europe des nations qu’ils appellent de leurs vœux. C’est précisément la raison pour laquelle l’Allemagne a rejeté toutes les propositions macroniennes visant à accélérer la fédéralisation (création d’un budget et d’un Parlement de la zone euro, etc.). L’Allemagne se satisfait très bien de l’Europe telle qu’elle est.
Aujourd’hui, quelle marge de manœuvre pour Macron en Europe ?
Macron a cru, un certain temps, à une alliance privilégiée avec les Anglais, mais le projet a avorté en raison du Brexit. Alors qu’il se présentait après son élection comme le sauveur de l’Europe, il s’y retrouve aujourd’hui de plus en plus isolé. Il s’est brouillé avec l’Italie, il s’est brouillé avec la Hongrie, il s’est brouillé avec la Pologne – et ni Trump ni Poutine ne sont disposés à l’aider. À l’heure actuelle, il ne peut guère compter que sur l’appui des Premiers ministres espagnol et portugais, pour ne rien dire du très démonétisé « Belgicain » Charles Michel. Quant à Angela Merkel, elle est maintenant sur le départ et l’on sait déjà que la nouvelle patronne de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, ne sera pas un partenaire facile pour le Président français.
Propos recueillis par Nicolas Gauthier
Ce concept de « couple franco-allemand » est évidemment un poncif, une marotte de politologues un peu paresseux ! Mais la situation de l’Allemagne n’est pas sans points faibles préoccupants : économie axée sur l’exportation, vers des pays (USA ! ) qui pourraient un jour prochain se fermer, sous-investissements publics qui ne peuvent pas durer éternellement, « dévaluation interne » par écrasements des salaires, démographie qui nécessite beaucoup d’immigration, budget de la Défense pas sérieux, complètent riquiqui (OTAN über alles ?! ). Les exportations et la croissance fléchissent, la CDU-CSU est tombée à 28%, et le SPD a implosé. L’Allemagne, comme la France, ne veut pas se détourner de l’Ouest pour se rapprocher de l’Est, dommage …
Il y a un an Madame von der Leyen était pressentie comme future Secrétaire générale de l’OTAN ; finalement elle vient d’être élue Présidente de la Commission européenne. C’est un peu la même chose …
Dans le Libération du 17 février 2020, Jean Quatremer confirme, en partie et en plus pessimiste, à huit mois de distance, le diagnostic d’Alain de Benoist. Les pays d’Europe, au-delà des différences qui les distinguent, voire les opposent, sont totalement dénués du moindre désir d’unité. Ils ne veulent pas faire exister une entité qui serait dotée de la moindre « volonté de puissance ». La seule pensée qui les unisse, à l’Est comme à l’Ouest, au Nord comme au Sud, c’est le train train du business ordinaire. C’est le « péril suisse » ? Cette Europe a été une terre de conquête des USA, demain ce sera la Chine.
« Macron, Merkel et le coup de la panne européenne »
» Emmanuel Macron n’a pas caché son agacement à l’égard de la chancelière
allemande, samedi à Munich : «Je n’ai pas de frustration, j’ai des impatiences.»
De fait, depuis deux ans, Angela Merkel a soigneusement tué toutes les
propositions du président français visant à relancer l’intégration
communautaire, de la Défense à la zone euro en passant par l’environnement
ou la réforme des institutions. A l’heure où les Etats-Unis se désengagent de
la marche du monde et où la Chine affirme sa brutale puissance, cette
Allemagne vieillissante et conservatrice affirme que l’Union européenne telle
qu’elle est, c’est-à-dire une grande Suisse, lui convient.
A l’Elysée, on le reconnaît : l’Allemagne merkelienne est dénuée de toute
pensée géostratégique, ce qui rend impossible toute «nouvelle dynamique
[pour] l’aventure européenne», notamment en transférant au niveau de l’UE
des «éléments de souveraineté», comme le souhaite Macron. On le verra
encore jeudi, lors du sommet extraordinaire consacré au cadre financier
pluriannuel européen 2021-2027 : non seulement Berlin n’entend pas lâcher
un euro supplémentaire pour compenser le départ du Royaume-Uni, mais il
veut obtenir une nouvelle baisse, après celle de 2012, d’un budget
communautaire déjà famélique (un peu plus de 1 % du RNB européen). Si
l’argent est la mesure de l’ambition, l’Allemagne va clairement afficher qu’elle
n’en a absolument aucune pour l’UE. Cette réalité dissimulée depuis une
vingtaine d’années derrière le commode paravent de l’euroscepticisme
britannique va être mise en évidence.
Il serait toutefois très injuste de faire porter le chapeau de la panne
européenne à la seule Merkel : en dehors de la France, il n’existe plus aucune
volonté politique de bâtir une Europe puissante. Les pays de l’Est et du Sud
sont seulement intéressés par l’argent européen, les pays du Nord par les
bénéfices du grand marché et de l’euro. Mais le jour où l’on jugera que les
inconvénients l’emportent sur les bénéfices, chacun reprendra ses billes. La
question est posée : l’Europe était-elle seulement un projet du XXe siècle ?
Donald Trump et Xi Jinping le pensent. »
Jean Quatremer, Libération du 17 02 20.