Face à Donald Trump

Allons d’emblée à l’essentiel. L’arrivée au pouvoir de Donald Trump n’est pas un épisode de plus dans l’histoire des Etats-Unis, ce n’est pas non plus seulement un tournant. C’est une révolution dont tout le monde n’a pas encore mesuré l’ampleur, et qui a déjà entraîné le découplage de l’Europe et de l’Amérique, l’explosion de l’Alliance atlantique, la fin probable de l’OTAN, la mise en question du libre-échange, l’effondrement d’un ordre international fondé sur la démocratie libérale, sur le droit international – cette « fiction utile » évoquée à Davos par le Canadien Mark Carney – et sur l’idéologie des droits de l’homme, ce qui fait beaucoup. D’autant que tout cela s’est accompagné d’une véritable mutation doctrinale. Il ne s’agit pas non plus d’une parenthèse appelée à se refermer lorsque Trump quittera le pouvoir. Les morceaux brisés ne se recolleront pas avant longtemps.

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Trump est une illustration majeure du caractère césarien des formes de pouvoir, que Spengler considérait comme typiques des civilisations finissantes. Ce césarisme a emprunté la voie du populisme, dont il n’est pourtant pas synonyme. Le trumpisme n’est cependant pas un populisme tout à fait comme les autres. D’abord en raison de la personnalité caractérielle de Donald Trump, dont le narcissisme mégalomane n’échappe aujourd’hui à personne. Mais il ne faut pas s’y tromper : le grizzly de Mar-a-Lago (126 pièces, 10 000 m2) est souvent surprenant, mais il n’est nullement imprévisible. Ses intentions sont claires, et il est d’autant plus facile de les connaître qu’il ne manque pas une occasion de les proclamer.

Grand amateur de golf, Trump est aussi un joueur de Monopoly (« j’achète trois hôtels rue de la Paix ! ») et un joueur de poker. L’« art du deal » dont il se réclame est d’abord un bluff. A commencer par la vieille méthode qui consiste, pour obtenir 500, à commencer par demander 1000 tout en menaçant d’exiger 5000 (c’est le principe même de sa guerre des droits douaniers).

Trump, surtout, est convaincu que dans la vie tout est affaire de rapport de forces, ce qui n’est pas faux, mais aussi que, pourvu qu’on y mette le prix, tout est à vendre (de la bande de Gaza au Groënland), ce qui l’est beaucoup moins. Beaucoup de choses sont certes à vendre, mais dans certaines circonstances, il y a pour les peuples des choses non négociables, parce que ce sont des choses à valeur existentielle. L’enrichissement n’est pas la réponse à tout.

Ajoutons qu’à un moment où certains affirment que les Etats-Unis ne sont pas loin de la guerre civile (c’était le thème d’un film récent), il est important de faire le constat que Trump ne traite pas ses opposants comme des adversaires, mais comme des ennemis. Il est vrai qu’il est lui-même traité en ennemi par ceux qui l’exècrent. La vieille notion d’« ennemi intérieur » resurgit, avec tout ce qu’elle implique de brutalité et de mauvaise foi (remplacer une intolérance de gauche par une intolérance de droite, ressusciter le maccarthysme, ce n’est assurément pas défendre la « liberté d’expression »).

Face à la multipolarité qui s’impose peu à peu dans l’ordre international, Trump a une attitude ambiguë. D’un côté, il reconnaît que les Etats-Unis doivent renoncer à se poser en gendarmes du monde et ne plus chercher à imposer leurs conceptions idéologiques au « rest of the world », ce qui est un point essentiel, mais il veut aussi continuer d’intervenir partout où il l’entend chaque fois que ses intérêts sont menacés ou simplement concernés (il paraît évident, par exemple, qu’il entend placer le Proche-Orient sous tutelle américaine). D’autre part, s’il adhère à l’idée que de « grands espaces » supranationaux sont en train de s’imposer partout, il en tire la conviction qu’il peut faire ce qu’il veut – par exemple organiser le kidnaping du président en exercice d’un Etat théoriquement souverain (Nicolás Maduro) – dans ce qu’il appelle l’« hémisphère occidental », c’est-à-dire le continent américain. C’est-à-dire que, même s’il renonce à battre le monde pour y chercher des « monstres à détruire » –– pour reprendre l’expression utilisée en juillet 1821 par John Quincy Adams, secrétaire d’Etat de James Monroe –, il conçoit le rôle d’hégémon régional comme un moyen d’enlever toute marge d’autonomie aux différentes composantes du « grand espace » américain.

Qu’en est-il maintenant du trumpisme ?

L’électorat de base de Donald Trump est, comme ailleurs, constitué par des membres des classes populaires et des classes moyennes en révolte contre une classe politique qui les méprise et les ignore : « Même colère sociale et identitaire, même réaction à la désindustrialisation et à la dureté de la vie quotidienne, même pauvreté, même sentiment de relégation, même exaspération à l’endroit de l’idéologie woke, même malaise national, même attente déçue de considération et de respect de la part de ceux dont la vocation politique est de représenter et de défendre ces classes populaires : la gauche »1

Les militants MAGA sont pour la plupart isolationnistes (ils n’acceptent qu’un « interventionnisme de sécurité », c’est-à-dire des interventions militaires courtes, qui ne débouchent pas sur un enlisement). Le gros de la troupe se réclame d’un nationalisme de type jacksonien2. On y trouve des paléoconservateurs de l’America First, proches dans un passé récent de Pat Buchanan, Rush Limbaugh ou Samuel T. Francis. Ce dernier parlait au nom des « classes moyennes blanches post-bourgeoises », qui subissent mépris et prolétarisation continue de la part des élites économiques et culturelles, et leur conseillait d’adopter une position de rupture : « Nous ne luttons pas pour la préservation, disait-il, nous luttons pour le renversement ». Seule une marge radicale, activiste, souvent complotiste et masculiniste (les « hoplites sous stéroïdes » dont parle Eugénie Bastié), se réclame ouvertement du racisme3 ou du suprémacisme. Ce qui se trouve de plus spécifiquement américain dans ce milieu est la vénération du capitalisme (véritable point aveugle), l’attachement à un « gouvernement limité » et la forte emprise des cultes religieux4.

L’atmosphère religieuse – plus précisément biblique – du populisme trumpien est en effet l’un des traits qui le distinguent de la plupart des autres populistes. Outre-Atlantique, les nationalistes chrétiens (auxquels il faut encore ajouter les « sionistes chrétiens ») se répartissent en trois courant principaux : les évangéliques « dominionistes », les pentecôtistes de la Réforme apostolique et les catholiques intégralistes, tous également convaincus que la société doit être gouvernée par des personnes élues par Dieu, les deux premiers groupes estimant de surcroît que toute la vie culturelle et sociale des Etats-Unis doit être conforme aux prescriptions de la Bible telle qu’ils l’interprètent (« All of Christ for All of Life »).

La fidélité inconditionnelle que vouent ses électeurs à Donald Trump, qui va très au-delà des limites habituelles du soutien politique, a elle-même une coloration religieuse, sinon sectaire. Elle a été confirmée par deux études empiriques d’envergure, la première conçue en 2021, la seconde exploitant les données de l’American National Election Study, dont les résultats ont été publiés dans Political Psychology en janvier 2026. Ces enquêtes montrent que l’attachement personnel à Trump, allant jusqu’à un véritable culte de la personnalité, ne dépend pratiquement d’aucun acte objectif, mais repose sur une adhésion quasiment religieuse (rejet spontané de toute critique, croyance dans l’infaillibilité du leader perçu comme seul sauveur possible). Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, ni l’anxiété ni la fermeture aux idées nouvelles ne permet de l’expliquer.

Sur le plan intellectuel, Trump bénéficie en outre du soutien plus ou moins prononcé de deux alliés, commodes ou incommodes, entre lesquels il n’y a pas grand-chose de commun : d’un côté les catholiques « postlibéraux », de l’autre les techno-futuristes.

Comme l’a dit Gene Zubovich, chercheur à l’Université de Toronto, dans le monde trumpien, « les évangéliques fournissent les votes, les catholiques la matière grise ». Les catholiques post-libéraux se caractérisent par leur rejet de la pensée des Lumières et par l’accent qu’ils mettent sur la notion de bien commun. Ils ont beaucoup influencé le vice-président J.D. Vance. Les deux principaux sont le constitutionnaliste Adrian Vermeire, professeur à Harvard, et Patrick Deneen, professeur à l’Université Notre-Dame, auteur de Pourquoi le libéralisme a échoué (2020), mais on peut aussi citer Sohrab Ahmari, Edwin Aponte et Matthew Schmitz, fondateurs du webzine Compact. Leur principal mérite est de critiquer le libéralisme, ce qui n’est pas fréquent aux Etats-Unis, et de ne pas s’en tenir à une critique purement défensive. Vermeire, prenant à rebours la tradition américaine sur ce point, n’hésite pas à prôner l’intervention de l’Etat pour remodeler la société et à opposer à l’individualisme un « constitutionnalisme du bien commun ». Leur principale limite est de ne pas apporter grand-chose à cette critique telle qu’elle a depuis longtemps été théorisée en Europe (Vermeire s’appuie beaucoup sur la tradition juridique héritée de l’Antiquité et cite aussi Carl Schmitt), et de s’abstenir de l’étendre au système capitaliste, qui lui est pourtant consubstantiellement lié.

Les techno-futuristes de la Silicon Valley, dont la doctrine est un mélange d’eschatologie messianique et de technologie proche de la science-fiction, représentent évidemment un tout autre milieu. Rêvant d’immortalité, de post-humanité et de prométhéisme fou, ils sont à bien des égards en totale rupture avec l’électorat MAGA, qui n’aime pas la démesure. Elon Musk en fait partie, mais les figures les plus connues sont Curtis Yavin, Peter Thiel, Nick Land, Marc Andreessen et Vivek Ramaswamy.

Ils ne croient pas aux droits de l’homme, mais le peuple ne les intéresse pas non plus. Profondément influencés par la pensée libertarienne (ou anarcho-capitaliste), ils veulent en finir avec la démocratie en s’en remettant à la technologie. De façon révélatrice, ils nient donc la spécificité (et le primat) du politique. La grande idée de Curtis Yarvin est que, pour triompher de la religion progressiste (la « Cathédrale »), il faut remplacer la démocratie par une technomonarchie, dirigée par un roi PDG, tout en donnant à chacun le droit de rompre avec l’Etat comme un consommateur se détourne d’une marque ou d’un service. Selon lui, « les Etats-Unis sont juste une entreprise. Ce n’est pas un contrat mystique transmis de génération en génération […] Le royaume est une propriété de l’entreprise, et l’ensemble est une sorte de projet immobilier à grande échelle » (sic).

Dans une optique voisine, le Britannique Nick Land, inventeur de l’expression « Dark Enlightenment » (les « Lumières sombres »), se fait le théoricien de l’« accélérationnisme », c’est-à-dire de l’idée qu’il faut pousser à fond tous les curseurs du capitalisme et de l’innovation technologique, quitte à risquer d’aboutir à la destruction de l’humanité5.

Peter Thiel, que Chantal Delsol a invité à prendre la parole à Paris le 26 janvier dernier, sous l’égide de l’Académie des sciences morales et politiques, est quant à lui hanté par l’Apocalypse. Ce milliardaire, cofondateur du système Paypal, qui fut l’un des premiers patrons de la tech à rallier Donald Trump en 2016, est lui aussi un libertarien déclaré qui place les droits individuels au-dessus de tout et prône un capitalisme totalement dérégulé. Il craint de voir l’Antéchrist émerger de la révolution technologique en cours, mais pense aussi qu’une nouvelle religion fondée elle aussi sur la technologie permettra d’y parer6. En juillet 2018, il déclarait : « Nous sommes engagés dans une course à mort entre la politique et la technologie. Le sort de notre monde dépend d’un seul individu, d’une personne, qui sera capable de bâtir et diffuser des outils technologiques favorisant la liberté (sic) et permettant un monde plus sûr pour l’épanouissement du capitalisme ». « Nous éviterons l’Armageddon en instaurant un Etat mondial doté d’un véritable pouvoir des griffes de l’Antéchrist », déclare-t-il aujourd’hui. L’intelligence artificielle serait seule en mesure de sauver l’humanité. Peter Thiel se déclare en outre « opposé à l’idéologie de l’inévitabilité de la mort » (sic). « Nous pensons qu’il n’existe aucun problème matériel qui ne puisse être résolu avec davantage de technologie », écrit Marc Andreessen dans son Manifeste techno-optimiste. On est assez loin du populisme trumpien.

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Quelle attitude doit-on adopter face à Donald Trump ? Pour les droites trumpistes européennes, la tentation est évidemment grande de célébrer les succès de Trump en s’imaginant que ce sont les leurs (de la même façon qu’elles se sont identifiées aux soldats de Tsahal engagés dans le nettoyage ethnique de la bande de Gaza parce qu’elles auraient bien aimé assister au même spectacle dans les banlieues). Leur conviction est que Trump montre l’exemple : il réalise aux Etats-Unis ce que l’on doit faire aussi en Europe, ce qui fait de lui tout à la fois un mentor, un exemple et un allié.

C’est une vision aussi courte que naïve. Les trumpistes européens n’ont apparemment pas compris que le slogan « Make America Great Again » ne concerne que l’Amérique, et pas le reste du monde. Ils n’ont pas compris que l’Amérique n’a pas forcément intérêt à ce que l’Europe retrouve sa grandeur, et que l’Europe n’a pas forcément intérêt non plus à ce que l’Amérique retrouve la sienne, pour la bonne raison que leurs intérêts sont structurellement divergents, sinon opposés – et parce l’Europe ne peut redevenir une puissance qu’à la condition de cesser d’être la vassale des Américains. Américains et Européens peuvent bien se flatter, les uns comme les autres, de « défendre leur pays », il leur reste à se rendre compte que ce n’est pas le même pays.

Si les droites qui le soutiennent aujourd’hui parvenaient au pouvoir en Europe, il est très probable que Trump ne s’en féliciterait nullement. Il peut bien aujourd’hui vanter les mérites de Giorgia Meloni, de l’AfD, du parti Vox ou de Marine Le Pen, il redoute par-dessus tout la montée d’une Europe-puissance qui serait pour lui inévitablement une rivale. Si l’Europe parvenait à mettre à terme à l’« effacement civilisationnel » qu’il dénonce aujourd’hui à grand bruit, il y a tout à parier qu’il n’en serait pas plus enchanté. Car il est de l’intérêt des Etats-Unis de voir l’Europe impuissante et divisée. A la limite, « le danger est réel que des acteurs américains tentent d’utiliser le populisme de droite européen comme le vecteur d’une vassalisation renouvelée » (Bruno Wolters). « Le danger, ajoute David Engels, de voir Donald Trump enterrer la droite européenne au lieu de la propulser sur les devants de la scène est bien réel »7.

Les Américains, avec ou sans Trump, tenteront toujours de marginaliser une Europe qu’au fond d’eux-mêmes ils détestent, parce qu’elle est en quelque sort le père qu’ils ont répudié et qu’elle incarne leur mauvaise conscience.

Le nouveau projet de sécurité nationale (National Security Strategy) publié le 4 décembre dernier par la Maison-Blanche, document historique dans lequel l’administration Trump expose sans fards son intention de régner par la force (et non sous le prétexte de faire avancer « la liberté et la démocratie »), ne fait que 33 pages. L’Europe y est reléguée à la page 29. On y lit que l’Europe est « stratégiquement et culturellement vitale pour les Etats-Unis », ce qui signifie qu’elle doit être maintenue dans la dépendance, car elle est pour eux un obstacle économique, idéologique et politique. Les pays européens, aux yeux de Trump, ne sont que des « jouets jetables » (Stephen Holmes).

Il n’est certes que trop vrai que l’Europe, bien qu’elle soit encore la première puissance commerciale mondiale, est aujourd’hui la grande malade de la scène internationale. Les Européens n’ont pas la moindre idée de ce que pourrait être le destin de l’Europe : le mot « destin » n’a pas de sens pour eux. Mais comment pourraient-ils recouvrir leur souveraineté en restant dépendants des Etats-Unis dans tous les domaines ? Ce n’est pas en allant prendre leurs ordres à Washington qu’ils comprendront, comme le dit John Mearsheimer, que « sur la scène internationale, mieux vaut être Godzilla que Bambi ».

L’analyste Christian Saint-Etienne rappelle que « les principales offensives menées contre la France au cours des cinquante dernières années ne proviennent ni de la Chine ni de la Russie, mais des Etats-Unis : isolement diplomatique après le refus de participer à la guerre en Irak, espionnage industriel, amendes exorbitantes des grandes banques françaises, rachat d’Alstom, affaire des sous-marins australiens, pour ne citer que quelques exemples. Trump agit en réalité comme toutes les administrations américaines récentes, mais il le fait à découvert, contrairement à Biden ou Obama. Si nos gouvernants ne comprennent pas que les Américains ne sont pas nos amis, leur stupidité est illimitée »8. Soulignant « le dédain monstrueux que Donald Trump manifeste, non seulement envers les élites européennes (qui l’ont certes bien mérité), mais aussi envers les intérêts européens », David Engels écrit de son côté : « Cette humiliation procède, au fond, du mépris total de Donald Trump pour tout ce qui pourrait limiter l’influence et la puissance américaines : il n’y a pas de place pour une Europe fière et autonome dans le système MAGA »9.

N’oublions pas non plus que Donald Trump n’est pas le symbole d’une Amérique triomphante, mais le représentant d’une Amérique sur le déclin. Dans le slogan « Make America Great Again », le mot important est again : il s’agit de redonner à l’Amérique une vigueur qu’elle n’a plus. La part des Etats-Unis dans l’économie mondiale est passé de 40 % dans les années 1950 à 25 % aujourd’hui. Les Etats-Unis restent la principale puissance militaire du monde, mais leur armée n’a jamais remporté une seule victoire depuis 1945. Leur société est au bord de l’implosion et la dédollarisation de l’économie mondiale, annoncée depuis longtemps, semble avoir véritablement commencé. Ce déclin a été remarquablement décrit par Emmanuel Todd dans son livre La défaite de l’Occident (2024). L’essayiste Jérémie Gallon, auteur d’un livre sur Henry Kissinger, déclare aujourd’hui : « Nous avons été humiliés et vassalisés par la puissance que nous considérions comme notre plus proche allié. Le temps de l’aveuglement est terminé. Nous n’avons plus d’autre choix que d’établir un rapport de force avec les Etats-Unis ».

Un sondage Ifop, réalisé à la mi-janvier 2026, résonne à cet égard comme un coup de tonnerre : 51 % des Français estiment désormais que les Etats-Unis constituent une menace militaire pour la France, et 42 % considèrent les Etats-Unis comme un « pays ennemi ». Ce basculement s’explique certes par l’antitrumpisme, mais il est d’abord la conséquence de la rupture historique intervenue au sein de l’Alliance atlantique.

« Qui défend Donald Trump aujourd’hui se place de lui-même dans le camp de l’ennemi », déclarait récemment Alexandre de Galzain sur le site de la revue Eléments (3 février 2026). C’est peut-être excessif, mais c’est aussi une réaction salutaire aux délires naïfs des droites trumpiennes en Europe, toujours prisonnières du mythe de l’« homme providentiel ». « Depuis quand, ajoute-t-il d’ailleurs, des Etats-Unis en bonne santé sont-ils une bonne nouvelle pour les intérêts européens et français ? » C’est en effet la vraie question.

Cela ne signifie pas qu’il n’y ait rien de positif chez Donald Trump, bien au contraire. Il a le mérite de mettre les choses à nu. Il dépouille la vie politique et les rapports internationaux du masque grimaçant de l’hypocrisie. En montrant que les rapports de force priment les considérations moralisantes abstraites, il fait un retour au concret, un retour au réel. En rappelant que l’essence de l’action gouvernementale, c’est la décision, et non la discussion perpétuelle, il s’affirme comme un réaliste, ce qui n’est pas mince. On peut l’approuver quand il adopte une politique migratoire axée sur la remigration, quand il réagit violemment contre le progressisme woke, quand il se déclare prêt à « assécher le marais », etc. On peut s’appuyer sur ce qu’il fait pour montrer que certaines choses que l’on prétendait impossibles sont en fait tout à fait possibles. Mais tout cela n’implique pas d’accepter d’être son vassal. Pour le dire autrement, on ne pourra faire « comme Trump » qu’en le faisant aussi contre lui.

1. Aquilino Morelle, La France au miroir de l’Amérique. Quand les progressistes font triompher le populisme, Grasset, Paris 2026.

2. Né en 1767, le président Andrew Jackson, défenseur du fédéralisme, fut le fondateur du parti démocrate, dont il entendait faire le parti du petit peuple blanc contre l’aristocratie de l’argent.

3. La raison profonde, rarement mentionnée, pour laquelle les extrémistes de droite américains s’affirment comme « racistes » est qu’ils ne peuvent se réclamer d’aucune autre forme d’appartenance pour contester une société américaine historiquement monoforme. Ils s’appuient sur leur appartenance biologique parce qu’il n’y a dans leur histoire aucun régime politique, aucun système de pensée, aucun cadre doctrinal auquel ils pourraient recourir. Attitude éminemment impolitique.

4. Cf. le livre de Laura K. Field, Furious Minds, Princeton University Press, Princeton 2025, qui décrit en détail la montée de la droite MAGA, tant sur le plan politique qu’intellectuel.

5. Cf. Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard, Paris 2026.

6. Cf. Grégory Aimar, L’Evangile selon Big Tech, Librinova, Paris 2024.

7. Politique Magazine, février 2026, p. 26.

8. Le Journal du dimanche, 21 décembre 2025.